Hier, en marchant près de chez moi dans le respect des consignes, un bruit inhabituel m’est parvenu d’une cour voisine. En m’approchant, j’ai reconnu les rebonds sonores d’un ballon de basket contre le sol bitumé, et c’était comme un cœur qui battait la chamade au milieu du quartier silencieux. Un signe de vie. Le nez collé à la grille j’ai vu deux hommes, ou plutôt un adulte et un ado, un père de dos et le gamin face à lui, qui tentait de le dribbler. Le père se tenait très droit, les bras écartés pour couper à son fils le chemin du panier. Ils étaient très près l’un de l’autre, moins d’un mètre c’est sûr, mais les confinés d’un même lieu et d’une même famille ont ce privilège de la proximité.
 
J’ai passé mon chemin pensif en me demandant si ces deux-là avaient l’habitude de jouer ensemble, ou si ce duel pacifique, gros ballon orange au bout des doigts, était un avantage collatéral de l’étrange période que nous vivons. Sur le visage du garçon – je n’avais vu que la nuque du père –, se lisait autant le plaisir du jeu que le désir de feinte. Il était visiblement heureux de cet instant où, à l’évidence, il ne pensait ni au virus, ni au danger flottant dans l’air, ni à la mort qui fait ses courses tout près de nous, invisible et sournoise. Il n’avait d’autre obsession souriante que d’échapper aux bras paternels pour marquer deux points. 
 
De retour chez moi, j’ai ouvert un document envoyé par Benoît, mon médecin généraliste, lui-même touché par le virus. J’ai découvert le titre, Petit guide pratique du confiné, rédigé ces jours-ci sous la direction de la psychologue Mélanie Lafond. Après l’inventaire de tous les désordres anxieux que provoque normalement notre situation de confinés (irritabilité, insomnie, difficulté de concentration, indécision, résignation…), je suis tombé sur ce passage qui aurait ravi mes deux basketteurs :

« Que l’on soit directement confronté au virus ou pas, il est normal de ressentir de la joie, un soupçon de bonheur au cours de nos journées. »